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Un fils recréé par intelligence artificielle : le deuil s'insère dans le numérique

Un fils recréé par intelligence artificielle : le deuil s’insère dans le numérique

Une présence recréée pour apaiser l’absence

Elle lui confie qu’il lui manque. Il lui répond qu’il prend soin de lui. Pourtant, cela fait déjà un an qu’il est décédé. En Chine, une famille a recours à l’intelligence artificielle pour recréer la présence d’un fils disparu, afin de préserver une mère âgée de 80 ans.

Dans la province du Shandong, cette femme entretient chaque jour ce qu’elle croit être une relation avec son enfant. Elle lui demande s’il mange correctement, lui dit qu’il lui manque, lui rappelle de prendre soin de lui. Mais au bout du fil, ce n’est pas son fils : c’est un avatar généré par intelligence artificielle. Révélée récemment par la presse chinoise et largement relayée sur les réseaux sociaux, cette histoire met en lumière une réalité encore discrète mais en pleine expansion : celle des « jumeaux numériques » de personnes décédées.

Une décision familiale hors norme

Tout commence par une décision familiale, à la fois profondément humaine et technologiquement inédite. Après la mort du fils dans un accident de la route, la famille choisit de ne pas annoncer la nouvelle à sa mère, fragilisée par des problèmes cardiaques. Craignant qu’un tel choc ne lui soit fatal, elle écarte les solutions classiques et opte pour une alternative radicale : recréer le défunt grâce à l’intelligence artificielle.

La création d’un clone numérique

Avec l’aide d’une équipe spécialisée dirigée par Zhang Zewei, originaire du Jiangsu, un clone numérique est développé. Cet « enfant IA » contacte désormais la mère chaque jour en visioconférence. Il parle dans son dialecte, reproduit ses gestes et répond à ses préoccupations comme il le faisait de son vivant.

Le réalisme est saisissant. La mère est convaincue que son fils travaille simplement dans une autre ville et qu’il reviendra bientôt. Lors de leurs échanges, elle lui adresse ses conseils habituels, tandis que l’avatar lui répond avec les mêmes intonations rassurantes. Le système va jusqu’à imiter certains comportements précis, comme la manière dont il se penchait pour écouter.

Une technologie portée par des entreprises spécialisées

Derrière cette prouesse se trouve l’entreprise Super Brain, basée à Nanjing, dont Zhang Zewei est cofondateur. Depuis 2022, la société a conçu des centaines d’avatars destinés à accompagner le deuil. Le procédé repose sur l’analyse de nombreuses données personnelles : photos, vidéos, enregistrements vocaux. Ces éléments permettent de reconstituer non seulement l’apparence, mais aussi la voix, les expressions et les habitudes d’une personne.

Les technologies mobilisées combinent modèles de diffusion pour l’image et grands modèles de langage pour la conversation. Plus les données disponibles sont nombreuses, plus l’illusion est convaincante. Les tarifs varient selon le niveau de sophistication, allant de quelques centaines à plusieurs milliers de dollars, avec des offres haut de gamme bien plus coûteuses.

Une pratique assumée mais controversée

Zhang Zewei lui-même reconnaît le caractère ambigu de son activité. Il admet que son travail peut être perçu comme une forme de manipulation émotionnelle, tout en affirmant vouloir apporter du réconfort aux familles. Dans le cas de cette mère, la situation repose sur une illusion totale, décidée par ses proches et non par elle-même.

Un marché en pleine expansion

Ce cas n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un marché en pleine croissance, particulièrement dynamique en Chine, où l’innovation en matière d’intelligence artificielle progresse rapidement. D’autres entreprises explorent des usages similaires, tandis que certains acteurs du secteur funéraire y voient un moyen de transformer le rapport culturel à la mort.

Aux États-Unis et en Europe, des initiatives comparables émergent également. Certaines sociétés proposent déjà de créer des avatars interactifs de personnes vivantes, dans la perspective de prolonger leur présence après leur disparition. La technologie répond ainsi à une aspiration ancienne : celle de maintenir un lien avec les disparus.

Des enjeux éthiques majeurs

Mais au-delà de la prouesse technique, les questions éthiques sont nombreuses. Le premier enjeu concerne le consentement du défunt, qui n’a jamais autorisé l’utilisation de son image et de sa personnalité sous cette forme. Le second porte sur celui de la personne trompée : la mère, qui ignore la réalité, n’a pas la possibilité de choisir ou de refuser cette situation.

S’ajoutent à cela des risques psychologiques. Si la vérité venait à être révélée, le choc pourrait être encore plus violent. Certains spécialistes du deuil mettent en garde contre une dépendance à ces interactions artificielles, susceptibles d’entraver le processus naturel d’acceptation de la perte.

Des limites reconnues mais peu encadrées

Même les acteurs du secteur reconnaissent ces limites. Zhang Zewei évoque des situations où son entreprise a refusé de proposer ce type de service, estimant que cela pourrait nuire davantage à certaines personnes particulièrement vulnérables. Ces décisions restent toutefois individuelles, en l’absence de cadre réglementaire clair.

Un vide juridique préoccupant

Car sur le plan juridique, le vide est notable. Aucun dispositif spécifique n’encadre réellement la création et l’usage d’avatars de défunts, ni en Chine, ni dans la plupart des autres pays. En Europe, le RGPD ne couvre que partiellement ces situations, et les législations existantes restent floues sur le devenir des données après la mort.

Avec la baisse rapide des coûts et la simplification des technologies, ces pratiques pourraient se démocratiser rapidement. La question n’est plus tant de savoir si ces outils vont se généraliser, mais plutôt à quel rythme les sociétés seront capables d’en définir les limites, tant sur le plan éthique que juridique.

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